(Extrait du journal Le Monde – Dossiers & Documents, article de Hervé Kempf, " Le dieu argent tu déboulonneras ")

C’est un député des Etats-Unis, Henry Waxman, qui a posé la bonne question : " Est-ce juste ? ". La scène se passait au Congrès, à Washington, le 6 octobre 2008. Les représentants avaient organisé des auditions afin d’essayer de comprendre comment la faillite de la banque d’affaires Lehmann Brothers avait pu se produire, le 15 septembre précédent. Cette faillite avait marqué le déclenchement de la deuxième phase de la crise financière ouverte à l’été 2007, provoquant des faillites en cascade et se prolongeant début 2009 par une récession économique mondiale qui durera longtemps.

Les représentants du peuple interrogeaient Richard Fuld, le président de Lehmann Brothers. " Vous avez gagné 480 millions de dollars dans les années précédant la faillite, dit M. Waxman. J’ai une question très simple pour vous : est-ce juste ? " Silence. M. Fuld avale sa salive, enlève ses lunettes, finit par parler. Il ne répond pas. Il explique, de façon alambiquée, qu’en fait, ce n’est pas 480 millions de dollars, mais 300.

Bien sûr, la réponse courageuse aurait été : " Non, ce n’est pas juste ". Non, il n’est pas juste que M . Fuld, comme tant d’autres spéculateurs, financiers, dirigeants d’entreprise, aient accumulé depuis des années des sommes qui se comptent par dizaines, centaines, milliers de millions de dollars, d’euros, de yens ou de yuans. Pas juste que, quand 900 millions d’êtres humains ne mangent pas à leur faim tous les jours, des individus de New York, Londres, Paris ou Moscou, possèdent plusieurs maisons, yachts, avions privés, objets de luxe, etc.

L’écroulement du système financier est ainsi, d’abord, une question de morale, comme l’a rappelé M. Waxman. " Est-ce juste ? " est la question sans laquelle on ne peut fonder une société.

Depuis trente ans, à mesure que gonflait la bulle des profits, l’oligarchie a perdu pied avec ce que George Orwell appelait la " décence commune ", et qu’on pourrait traduire à la fois par le bon sens et par la morale populaire. L’avidité obscène de cette oligarchie sans morale a fini par menacer la société humaine, puisque le bouleversement économique et écologique menace de nous plonger dans le chaos.

Mais ce que nous rappelle aussi ce bouleversement, c’est que l’économie est autant gouvernée par la psychologie collective que par la rationalité. Et que la frustration, le désir, la rivalité ostentatoire sont un moteur sans lequel on ne peut comprendre la période qui s’achève. Que, de plus, la monnaie n’est pas simplement une traduction comptable de l’activité humaine, un outil permettant de fluidifier l’échange, mais un langage extrêmement compliqué qui traduit de manière de plus en plus déréglée les signes que les humains s’adressent en croyant échanger des biens. La monnaie relève de l’anthropologie autant que de l’économie. Il nous faudra donc désapprendre la monnaie pour rétablir la parole, qui est, comme l’évoque Jean-Jacques Rousseau, la vraie nature d’une " commerce indépendant ".

Il reste, dans les mois et les années qui viennent, que cette évaporation de l’argent se traduira par des misères accrues, du chômage, des révoltes. L’avidité a dissous la société. La société humaine ne pourra trouver son équilibre que si elle sait tenir en lisière las passions folles que recouvre la monnaie. La règle, ici, sera la justice. Pour que la justice revienne, il convient que les riches, qui ont causé le désordre, rendent l’argent qu’ils ont volé à la société.