Une bonne synthèse je trouve sur l’ambiguïté du mot et du statut de " victime " ...

(Par Denis Marquet, Nouvelles clés n° 59)

" Le mot victime recouvre une réalité : si on me vole ou m’assassine, je suis la victime d’un délit ou d ‘un crime. En m’attribuant cette notion, qui appartient à la sphère juridique, la société m’offre une triple reconnaissance : d’abord que je souffre ; ensuite, que je ne suis pas responsable de mes souffrances ; enfin, qu’un tiers en est responsable et me doit réparation. Nécessaire dans le domaine juridique, ce concept devient dangereux appliqué au domaine psychologique. N’avons-nous pas, consciemment ou non, à nous poser en victime ? Car nous pouvons en attendre un triple bénéfice, qui est en réalité une triple impasse.

1) Par la mise en avant de ma souffrance, je peux espérer qu’un autre va venir m’en soulager. Ne se sentant pas responsable de sa souffrance, la victime attend secrètement son sauveur : celui qui en assumera la responsabilité à sa place. Bien des amours naissent d’une transaction entre inconscients : tu me sauves / je te sauves. Et beaucoup meurent de ce que les amoureux n’ont su dépasser ce marché de dupes. Car, en matière psychologique, personne ne sauve personne.

2) Par l’affirmation de mon irresponsabilité, j’évite non seulement la culpabilité (je souffre mais ce n’est pas de ma faute), mais encore la pénible tâche de chercher en moi-même les racines de ma souffrance. Car il est douloureux de regarder au fond de soi. Affronter ses ombres demande du courage. C’est pourtant le seul moyen de guérir vraiment. Dénier ma responsabilité me procure une trompeuse impression d’allègement que je paye immédiatement au prix fort : celui d’une totale impuissance. Celle-ci est fréquemment compensée par une quête de toute-puissance. La recherche compulsive du pouvoir sur autrui cache souvent une victime impuissance.

3) J’espère obtenir réparation, donc soulagement de mes souffrances, en trouvant un coupable. C’est ainsi que la victime cherche son bourreau. Parfois elle le trouve, se liant de préférence à des êtres qui vont réellement la faire souffrir. Plus souvent, elle l’invente. Lorsque je projette inconsciemment l’image du sauveur sur un être aimé, j’attends de lui le soulagement d’anciennes souffrances refoulées – lesquelles refont ainsi surface à l’occasion de sa rencontre ! Le " sauveur " étant évidemment impuissant à soulager des souffrances qui sont intérieures à la victime, celle-ci lui en attribue la responsabilité, le faisant passer du statut de sauveur à celui de bourreau. L’amour se transforme en haine et la victime exerce son courroux sur le sauveur déchu. La victime oscille toujours entre plainte et colère.

Deux conclusions. D’abord, c’est en se posant en victime, consciemment ou non, que l’on transmet la souffrance. Ce sont les victimes qui font mal. Ensuite, personne n’échappe à cette impasse pour une raison simple : c’est qu’il est vrai que nous ne sommes pas l’origine de notre souffrance. Nous avons reçu, enfant, les blessures de notre âme, et celles-ci n’ont pas été reconnues. D’où la difficulté d’en assumer à présent la responsabilité. Soyons indulgents avec nous-mêmes : c’est un très long et difficile chemin, celui de la maturité. Il consiste à prendre conscience que, si je ne suis pas la cause de ma souffrance, la cause de ma souffrance est en moi. Donc aussi la puissance de m’en libérer. On cesse d’être une victime par la responsabilité : c’est moi qui souffre, donc c’est moi qui peut. "