Transition

"Il faut avoir un chaos en soi-même pour accoucher d'une étoile qui danse" (Nietzsche)

20 mars 2008

Rencontre animale

Afrique

Un très beau texte... sur l'Afrique...

"Premier volet d'un voyage au cœur de l'Afrique… cette Afrique centrale que l'on connaît si mal.
Bangui, qui malgré sa beauté, cette douce cité-jardin ne reçoit pas beaucoup de touristes.
Toute mon enfance et ma pré-adolescence, ont été bercées par L'Afrique.
L'Afrique verte qui vous entoure de ses bras et vous insuffle la vie au plus profond de vos tripes…
1972 - RCA - République Centrafricaine - Bangui - Sango (langue nationale)
Je suis arrivée sur cette terre rouge, à 5ans, premier vol, première découverte de l'autre, celui à la peau fusain, avec des yeux à bouffer la vie, avec des cheveux broussailles comme la brousse qui nous entourait à la descente d'avion…
Une culture gourmande, forte et si douce à la fois. Ma doudou était une femme aux baisers dévorants et sucrés. Mon précepteur un sage au regard "ailleurs", curieux, avide de sciences et d'histoires, mon premier conteur qui m'a donné envie de souligner les songes sur du papier blanc, avec toute l'essence de l'encre noire…
J'ai vécu entouré d'animaux, du plus sauvage au plus apprivoisé, du chimpanzé, mangouste, perroquets, biche, agneau, chats, chiens…
Je me souviens de bisous râpeux, tendres, mouillés, mordillés, insolites … de douceur, de chaleur, de réconfort, de communion, de partage, d'apprentissage, de douleur vive quand notre petit faon s'est éteint et qu'en rentrant de l'école j'avais trouvé son petit corps raidi sans vie… Mon papa, l'avait sauvé d'une chasse, sa maman avait été braconnée, nous avons pendant les vacances de pâques tenté de la sauver en la nourrissant au biberon… Et lorsque nous avons repris le chemin de l'école, mon frère et moi, notre petite biche s'était évanouie dans les feuillages d'un monde de repos… Nous avions été absents une seule journée, et elle avait du croire que nous l'abandonnions… culpabilité enfantine de n'avoir pas été là à ses côtés… le cœur marqué par la disparition d'un tout petit compagnon si fragile qui tenait sur ses frêles pattes comme s'il était perché sur des talons aiguilles.
Puis sont arrivés les perroquets gris du Gabon, Jacquot et Jacquotte qui se bécotaient sur le perchoir de leur cage. Complices, ils nous faisaient des farces, et imitaient la voix de nos parents, de notre cuisinier, d'une clochette pour nous convier à table…. Des moments de fous-rires. De la pointe de la langue, ils nous câlinaient. Ils étaient le plus souvent sur la terrasse, quand les chats au nombre de 10 ne se trouvaient pas là ;)
Les Aristochats étaient un groupe homogène, de chats de gouttière, de siamois et persan. A chaque petit de Lady la courtisane, la première adoptée nous en gardions un de la portée et à 10, mes parents ont dit stop ! et mes larmes de voir les suivants quitter leur panier pour de nouveaux maîtres ne les ont pas fait plier :p
Ne me parlez pas de pilule ou d'ablation de l'utérus, nous étions en Afrique !
La vie n'est pas contrôlée comme dans notre Archebulle européenne.
Les Aristochats s'entendaient bien avec nos deux chiens, Icare (un chien loup) et Rantanplan (un corniaud). Le premier avait les yeux "bleu acier", le second une oreille sur deux qui ne souhaitait pas tenir droite, ce qui était amusant c'est que dans les premiers temps de son arrivée à l'arche de Noé, de la gauche à la droite, ne cessait ce manège burlesque de celle qui tiendrait droite et battrait le record de longévité. Chacun avait son territoire à défendre, et chacun sa terrasse pour se reposer à l'ombre… La maison était leur lieu de rencontre où ils se respectaient mutuellement mais dès qu'ils regagnaient leur territoire réciproque, ils se défiaient du regard et retroussaient leurs babines.
A chaque long voyage, papa nous ramenait un survivant, un animal que le zoo voulait se débarrasser, ou un petit animal abandonné après le passage des chasseurs.
La chasse étant toujours d'actualité en Centrafrique. : malgré l'effort constant et de la volonté de plus en plus affichée des dirigeants africains de prendre en compte la gestion et la conservation des ressources naturelles, les propositions de classement d'aires protégées se multiplient en Afrique centrale.
Un ami de mon papa, lui avait offert pour le remercier de l'avoir aidé un agneau blanc, à sacrifier pour sceller leur amitié et la rendre ainsi solennelle.
Papa a refusé, et j'ai adopté ce petit agneau, après observation de l'un et l'autre, est venu le temps de cabrioles, des câlins, de l'échange, du partage…. Nuage était rentré dans ma vie.
Puis un soir, il n'était plus là…
A table du gigot, je ne le savais pas encore… puis comme papa me voyait le cœur brisé de chercher partout Nuage, il m'avoua la vérité, son ami avait pris ombrage de son refus de sacrifier l'agneau, et il avait semblé juste, ne pas blesser son ami, Aimé.
Et ainsi partager ce repas ensemble.
Aimé me voyant pleurer à chaudes larmes, pensant me réconforter m'a offert la peau de l'animal tannée pour m'en faire une couverture.
Vous comprendrez aisément que je n'ai pas souhaité la garder sur mon lit.
Ce jour là, un chagrin avait bousculé ma vie enfantine, mais cette journée m'avait apprise que nous étions avant tout guidés par nos cultures, nos expériences, nos convictions et que le jugement n'avait pas sa place. J'ai remercié Aimé, par quelques mots en sango "Singuila", pris sa couverture et l'ai donnée à mon précepteur.
Pour oublier ce douloureux épisode, est apparue dans notre vie Shita, oui, je sais c'est commode, mais je vous parle de 1975.
Une femelle chimpanzé d'une tendresse démonstrative et une espiègle fouineuse.
Mon frère avait sa préférence, exclusive, elle était câline avec moi quand mon frère n'était pas là sinon elle souriait avec tant de dents que je comprenais vite qu'il fallait pas trop embrasser mon pirate de frère :p
Et comme parfois je me sentais exclue de ce duo fusionnel, papa m'avait ramené une mangouste, que j'avais nommé "Riri".
Elle dormait avec moi, nichée au creux de mon cou. Elle était ma meilleure amie, et le mot n'est pas fort. Je lui confiais tous mes secrets, mes joies et peines.
Elle me faisait tellement rire, elle était joueuse, curieuse, mi-sauvage, mi-apprivoisée. Elle était libre d'aller à sa guise dans la maison, elle ne devait pas quitter le jardin, car dehors elle était un met apprécié des centrafricains.
Elle était la gardienne de l'arche, et combattait avec courage les serpents, mambas verts qui tombaient des arbres fruitiers (manguiers) ou des flamboyants, alourdis d'avoir mangé trop petits oiseaux ou de petits rongeurs.
Ce sont de grands serpents qui atteignent facilement les deux mètres et sont parmi les plus rapides sinon les plus dangereux. Le venin de ces serpents étant très toxique, Riri nous sauvait de bien des morsures. Notre voisin, travaillait dans un laboratoire, et faisait des recherches sur les vaccins anti-venin, et avait là sous la main de beaux spécimens.
Il en élevait pour ses observations plusieurs espèces dans sa maison, et j'avoue que bien des nuits furent peuplées de cauchemars à l'idée qu'ils s'échappent de chez lui.
Elle adorait gober les œufs crus, elle s'asseyait sur son derrière, tenait l'œuf entre ses pattes avant et le cognait au sol pour le gober avec gourmandise…
Ce rituel pouvait prêter aussi à rire, un jour elle a pris une balle de ping pong dans la chambre de mon frère, croyant que c'était un œuf, et elle a passé sa matinée à essayer de briser la coquille. Et comme ce dernier en plastique lui résistait et rebondissait, elle grimpait à chaque fois plus haut pour parvenir à le fracturer. Hélas, elle ne parvint pas à son dessein, et du renoncer une fois en haut de l'armoire.
Pour qu'elle se calme nous avons remplacé la balle de ping pong par un véritable œuf, et cette aventureuse expérience a bien fini.
Elle était aussi boudeuse, et rancunière… lors d'un dîner une jeune femme lui a marché sur sa queue avec un talon aiguille, en quittant la table, Riri était nichée sous sa chaise comme poubelle de table masquée ;p
Elle s'est défendue et a mordillé la cheville de la dame. Cris, soins et excuses.
Riri n'a jamais oublié cet évènement, et à chaque dîner, les convives féminins devaient se déchausser de leurs talons aiguilles ou venir à talons plats. Sinon, elle fonçait sur le pied coupable et pinçait le talon dénudé de la personne.
On aurait pu l'isoler de la salle à manger, du salon, et la mettre en cage lors de ces réceptions… Mais mon père m'a toujours appris que c'est à l'homme de s'adapter à l'animal sauvage, non l'inverse.
Elle était donc libre, et un jour fouineuse, elle a fait un petit trou dans le grillage du jardin pour aller regarder ces verts pâturages, et l'homme a du la déguster avec sa famille… triste sort, mais l'Afrique est cruelle pour survivre non pour se divertir comme les chasseurs.
Je l'ai appris très tôt cela aussi, cette vie vrombissante qui avait la cruauté sauvage dont dépendait la survie, ce respect de l'enfant et du vieux, cette protection tribu dépendait d'un respect totalitaire, l'enfant surpris à voler sur un marché avait la main tranchée…
Des guerres tribales, des ethnies montées l'une contre l'autre.
Le vin de palme qui rougissait les yeux de ces hommes et femmes qui déferlaient dans les rues avec à leurs mains lances, machettes et autres armes tranchantes… et menaçaient toute la population européenne de représailles sanglantes si elle ne quittait pas le territoire… après le renversement du pouvoir, et le coup d'état contre l'empereur Bokassa.
Qui avait tort, qui avait raison, seule la politique et les ronds de cuirs savent pourquoi !
Je me souviens seulement d'avoir à mes 16ans regagner l'aéroport, pour prendre la caravelle, et de voir avant de quitter la maison, les hommes abattrent tous nos animaux…
Si cela vous a permis de voir l'Afrique autrement, je poursuivrai et rédigerai le prochain volet sur la "Culture et l'éducation", avec des souvenirs d'enfants, qui ne seront pas des vérités mais ce qui reste après 11 ans passés là-bas.

Ce que j'essaie de transmettre à mon enfant.
Certain(e)s d'entre vous me trouve parfois froide, presque en retrait de toute émotion.
Parce que je gomme facilement ce qui fait mal, parce que je ne ressens pas de haine malgré les coups-bas, parce que l'essentiel est de vivre en harmonie avec ce qu'on ressent dans nos tripes et d'oublier les faiseurs de pluie.
Et que les effacer, les exclure de notre esprit est de les bannir pour l'éternité.
Rien ne vaut le silence au mépris de ces malintentionnés personnages.
Rien ne vaut le goût sucré-salé de la vie… je préserve ma tribu envers et contre tout.
J'ai gardé de cette vie africaine, la pudeur, le respect de l'autre, la force de ne pas se plaindre de la cruauté de la vie, le fait de pas juger autrui, de regarder l'âme avant d'entendre les mots, de ne pas croire que l'autre c'est toujours l'enfer, le regard dur face à une situation nuisible, le fait d'assumer tous mes actes même les plus difficiles, et cette "putain" d'envie de mordre la vie dans le cou."

(Source: © Eva Lunaba Tous droits de reproduction et de représentation réservés. http://lunaba.blogspot.com)

Posté par TendrePoison à 08:05 - Dans le désordre... - Commentaires [10] - Permalien [#]

Commentaires

génial!

une vraie cure de jouvence ce texte plein d'énergie et d'originalité, merci pour cette découverte!

Posté par genoveva, 25 mars 2008 à 14:34

quel livre?

super son blog mais cet extrait vient de quel livre? merci! bises

Posté par genoveva, 25 mars 2008 à 14:43

Je ne sais pas

ce n'était pas indiqué, je ne sais même pas si c'est d'elle... et d'ailleurs j'avais gardé ce texte mais la page sur son site a disparu....

Posté par TendrePoison, 27 mars 2008 à 10:48

Voyage voyage...

Tellement bien imagé...on s'y croirait!
Tellement bien raconté...on devine les joies et les peines...un vrai documentaire,sans les photos, mais avec toutes les émotions!

Posté par sixtine, 28 mars 2008 à 19:49

C'est un peu ma mémoire ...

N'est ce pas ! même si ce texte n'est pas de moi, même si je quittais l'Afrique à l'age où elle y arrivait et même si ce n'est pas le même pays, je sais qui de mes proche m'y reconnaîtra ... avec ce regard si différent qu'elle m'a donné et que je partageais avec mon père, avec cette étrange perception presque primitive qu'elle forge, les chats ! sourire ! et surtout la conclusion ....... A part mon père peut-être que seule ma fille sait.

Posté par ensort, 23 avril 2008 à 22:02

Ma jeunesse africaine

ce texte est bien de moi, le récit de ma jeunesse africaine. j'y ai passé mes plus belles années, toute mon enfance jusqu'au coup d'état de l'empereur Bokassa.

ravie qu'il fasse écho chez vous, mais soyez gentille de me demander la prochaine fois l'autorisation d'utiliser un de mes textes, il est rare que je refuse ;)

Par ailleurs, il faisait partie de mon premier blog fermé depuis. Vous le trouverez archivé ici :
http://www.blogdimension.com/en/cache?s=354157-rencontre-animale
Eva Lunaba
http://www.evalunaba.com/

Auteure et Membre de la SGDL (Société des Auteurs et Gens de Lettres) depuis 2000.

Posté par Lunaba, 23 avril 2008 à 23:10

merci de notifier en fin du texte :

© Eva Lunaba
Tous droits de reproduction et de représentation réservés.
http://www.evalunaba.com/

Posté par Lunaba, 23 avril 2008 à 23:19

ah !

ok, pas de souci.
Est-ce issu de l'un de vos livres ?

Posté par TendrePoison, 24 avril 2008 à 07:28

sourire à Lunaba

Je cherchais un moyen de joindre Lunaba sans y parvenir lorsqu'elle à posté sur ce blog ! je viens de finir de lire "intime évidence". Je ne désespère pas d'y arriver ...

Posté par ensort, 24 avril 2008 à 08:37

Mon webmaster est assez vigilant en la matière et j'avoue que demander la permission est une pratique plus que sociale, cela permet de témoigner de son respect envers ceux à qui on emprunte les mots, dessins ou musique.

Ce texte est seulement le témoignage de mon enfance, il est par conséquent extrait d'aucun livre si ce n'est de ma mémoire. Il était illustré de photos d'enfance avec mes animaux tels que le chimpanzé, perroquets et biche ;)

Un second volet suivra bientôt, je vous en ferai part également.

Merci pour cet échange et votre bienveillante attention :)

Posté par Lunaba, 24 avril 2008 à 12:50

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