Les contes de fées s’adressent aussi bien à notre conscient qu’à notre inconscient.

Ce qui arrive au Petit Chaperon rouge et à sa grand-mère peut être vu sous une lumière très différente.

On peut se demander pourquoi le loup s’abstient de dévorer la petite fille au moment où il la rencontre. Perrault présente une explication apparemment rationnelle : le loup aurait bien mangé la petite fille s’il n’avait pas eu peur des bûcherons. Comme dans l’histoire de Perrault, le loup ne représente que le séducteur mâle, on comprend qu’un adulte renonce à séduire une petite fille s’il risque d’être vu ou entendu par d’autres adultes. Le comportement du loup prend du sens si nous présumons que pour disposer du petit chaperon rouge, le loup doit d’abord se débarrasser de la (grand) mère. Tant que la (grand) mère est dans les parages, la petite fille ne sera pas à lui. Mais une fois que la (grand) mère a disparu, il est libre d’agir selon ses désirs qui, en attendant doivent être refoulés.

A un niveau différent d’interprétation, on peut dire que si le loup ne dévore pas le Petit Chaperon rouge tout de suite, c’est qu’il veut être avec elle dans le lit : elle ne sera « dévorée » qu’après ce rapport sexuel. Bien que les enfants n’aient sûrement jamais entendu parler des couples d’animaux dont l’un des partenaires doit mourir au cours de l’acte sexuel, ces aspects destructeurs sont très vivaces chez l’enfant qui pense que l’acte sexuel est un acte de violence commis par l’un des partenaires sur l’autre. Cette étrange juxtaposition d’émotions contradictoires caractérisant la connaissance sexuelle de l’enfant est personnalisée par le Petit Chaperon rouge. L’histoire exerce une forte attraction inconsciente aussi bien chez les enfants que sur les adultes qui sont amenés par elle à se souvenir vaguement de la fascination enfantine qu’exerçait sur eux tout ce qui touchait à la sexualité.

L’histoire sous-entend que l’enfant ignore combien il peut être dangereux de céder à des désirs qu’il considère comme innocents, et que, par conséquent, il doit apprendre à être conscient de ces dangers. Ou plus exactement, c’est la vie qui le lui apprendra, à ses dépens.

Le loup personnifie la méchanceté de l’enfant quant il désobéit à ses parents et s’autorise à tenter ou à être tenté sexuellement. Quant au chasseur, il ne se laisse pas emporter par ses émotions. Son moi (sa raison) s’affirme pour ne pas tout de suite tuer le loup malgré les sollicitations du ça. Il comprend qu’il est plus important de sauver la grand-mère et la fillette ; ainsi, il ouvre le ventre du loup avec des ciseaux. Le chasseur est un personnage gentil qui sauve les bons et punit le méchant. Dans le rôle que joue le chasseur, la violence est inspirée par un dessein hautement social : sauver les deux femmes. La délivrance se fait comme s’il s’agissait d’une césarienne, ce qui est une façon de suggèrer l’idée de naissance et de grossesse. Bien que le chasseur intervienne d’une façon décisive à la fin du conte, il n’a aucun rapport direct avec le Petit Chaperon Rouge. Quand au père, on ne nous en parle jamais, ce qui est inhabituel pour un conte comme celui-ci. Toutefois, le père est présent sous des aspects cachés : la figure du loup qui représente les dangers de la lutte oedipienne, et celle du chasseur, dans sa fonction protectrice et salvatrice.

Le chasseur ne tue pas le loup, c’est la fillette qui le fait. En effet, c’est elle qui doit le faire pour l’éliminer car elle doit être capable de se débarrasser toute seule du séducteur, elle doit sentir qu’elle a surmonté sa faiblesse.

La grand-mère et le Petit Chaperon Rouge ne meurent pas vraiment, mais, ce qui est certain, c’est qu’elles « renaissent ». La renaissance qui permet d’accéder à un stade supérieur est l’un des leitmotivs d’une immense variété de contes. Les enfants (et les adultes) doivent pouvoir croire qu’il leur est possible d’atteindre un stade supérieur d’existence s’ils maîtrisent les étapes de développement qu’il exige. Cette évolution dans les contes attire les enfants et permet de combattre la peur qu’ils ont en permanence d’être incapable d’accomplir cette transition ou de perdre trop en la réalisant. Ainsi, le Petit Chaperon Rouge est plus heureuse après sa délivrance. L’enfant comprend ce qui « meurt » véritablement chez la fillette, c’est la petite fille qui s’est laissée tenter par le loup.

Mais pourquoi la grand-mère retourne elle aussi à son état fœtal comme la jeune fille qui obéissait au principe de plaisir ? Ce détail est dans la lignée de l’idée que l’enfant se fait de la mort : que les morts ne servent plus à rien. Les grands-parents doivent être utiles à l’enfant, le protéger, lui apprendre beaucoup de choses ; si ils ne le font pas, ils sont réduits à un stade inférieur d’existence. En étant aussi incapable que le Petit Chaperon Rouge de tenir tête au loup, la grand-mère doit subir le même destin.

Dans le Petit Chaperon Rouge comme dans à peu près tous les contes, la mort du héros symbolise son échec. Sa mort exprime qu’il n’est pas encore assez mûr pour triompher de l’épreuve qu’il a effectué prématurément. Ces personnes doivent passer par d’autres expériences de croissance qui lui permettront enfin de réussir.

Après avoir séjourné dans le ventre du loup, la jeune-fille est maintenant prête à apprécier une nouvelle lumière, à mieux comprendre les expériences émotionnelles qu’elle doit maîtriser, et celles qu’elle doit éviter, pour ne pas se laisser engloutir par elles. Ainsi, l’enfant comprend que seules les expériences qui nous dépassent éveillent en nous des sentiments correspondants auxquels nous ne pouvons faire face. Une fois que nous les avons maîtrisés, le loup ne nous fait plus peur.

Il fallait que la petite fille , pour atteindre un état supérieur de sa personnalité, déviât un moment du droit chemin par défi envers sa mère et son surmoi. Le Petit Chaperon Rouge parle des passions humaines, de l’avidité orale, de l’agressivité et des désirs sexuels de la puberté.

Le conte de fées porte en lui la conviction de son message. On n’a donc pas besoin de nous dire ce que fera le Petit Chaperon Rouge dans l’avenir. Grâce à son expérience, elle se déterminera seule. Sa sagesse à l’égard de la vie et des dangers auxquels ses désirs peuvent l’exposer est transmise à tous les lecteurs. Le Petit Chaperon Rouge a perdu son innocence en rencontrant les dangers, elle l’a échangée contre une sagesse que seul peut connaître celui qui renaît : celui qui est venu à bout d’une crise et qui de plus est devenu conscient que c’est sa propre nature qui l’a plongé dans cette crise. La naïveté enfantine n’existe plus quand le loup la dévore. Quand le chasseur la libère, elle renaît à un plan supérieur d’existence ; capable d’entretenir des relations positives avec ses parents, elle cesse d’être une enfant et devient une jeune-fille.