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"Le secret du labyrinthe, c'est de permettre à celui qui l'affronte de guérir"

Le labyrinthe est insaisissable. Son aura fascinante repose sur le flou symbolique qui l’entoure. Figure originelle, géométrique, sacrée ou magique, il est d’abord la représentation d’une philosophie humaine. Les civilisations le manipulent comme une incarnation de leurs conceptions du monde et de la vie. Un sens profond se cache peut-être à l’intérieur de l’homme.

Avant d’être une fantaisie architecturale, le labyrinthe est un puissant symbole. Son existence matérielle ne constitue qu’une partie de son histoire. Son pouvoir d’évocation remonte à l’origine des temps. Il est le gage de son omniprésence et de son immortalité culturelle. Des parois rocheuses aux murs des monuments crétois, il apparaît comme une estampille divine. L’étymologie nous livre déjà quelques pistes pour tenter de résoudre cette énigme. Labyrinthe ou « laborintrus » comporte la racine latine « labor » qui signifie travail dans le sens d’effort. Plusieurs mots découlent de ce terme. « Labrum » peut se traduire comme « le sillon ouvert » par le « labrus » qui est le nom donné à une hache à double tranchant. Cette arme servait à séparer les antagonismes que sont le Bien et le Mal, le haut et le bas, le profane et le spirituel. Le labyrinthe s’apparente à une frontière invisible. Il s’agit d’un champ de bataille où des forces contraires luttent pour imposer leur souveraineté à la surface du monde. Pour mieux appréhender le mystère du labyrinthe, il faut comprendre que son voyage dans le temps l’a rendu polysémique. Les civilisations se le sont appropriées et l’ont chargé d’un symbolisme représentatif de leur époque et de leur philosophie. Le labyrinthe souterrain de Crète est un élément à part entière de la naissance de l’homme. Sa forme délibérée d’utérus accueillait les cultes consacrés à la Terre, la Déesse mère, fécondée par une entité extraterrestre indifféremment baptisée Zeus et Dieu. Trois enfants possédant les trois qualités originelles de l’homme naquirent de l’union. Le labyrinthe est la matrice où l’homme fut conçu et vit le jour. Il se forma physiquement et spirituellement dans le ventre maternel avant de s’épanouir au soleil. Pour les Hopis, peuple amérindien, le labyrinthe ou « tāpu’at » est un symbole ancien et fort. De forme carrée ou circulaire, il figure « la mère et l’enfant » et représente la renaissance spirituelle en tant que concept fondamental de leur pensée religieuse. Aujourd’hui, il décore fréquemment les productions artisanales de ce peuple. Le labyrinthe-utérus de l’antiquité grecque est remplacé par le labyrinthe-cerveau et aérien au Moyen-Âge. Le dédale concrétise l’essence de la vie selon le précepte ecclésiastique. La forme circulaire est inspirée du cheminement spirituel vers Dieu. Une pensée dissidente relie les méandres labyrinthiques aux égarements existentiels. Elle postule que la voie du Christ et de la Vierge est l’unique voie du Salut.

Oecuménisme

Le pèlerinage dans le labyrinthe s’effectue en trois temps. La Purgation survient pendant l’accession au Centre. Le fidèle se détache des futilités de l’existence pour se focaliser sur ses émotions et ses pensées. Son esprit apaisé détermine l’Illumination qui intervient au Centre. Apogée de l’expérience mystique, elle se manifeste par des prières. L’Union consiste à sortir du labyrinthe en étant réuni avec Dieu. L’assimilation du dédale à une allégorie religieuse ne l’enferme pas dans une confession particulière. Le labyrinthe décloisonne les spiritualités et accompagne une modernisation de l’Eglise. Il ressuscite un espoir œcuménique en donnant un point commun aux religions. Le mandala du bouddhisme décline le labyrinthe sur une multitude de supports. La franc-maçonnerie privilégie l’image de la recherche du centre individuel. Les différentes formes de labyrinthe modifie son sens. La voie unique sur les pavements des cathédrales n’égare pas le voyageur mais le conduit. Reflet d’un monde chrétien et totalitaire, elle invite à lui faire confiance et fait de l’homme la réflexion exclusive de l’homme. Elle est la voie à suivre. Le labyrinthe où l’on se perd est une épreuve fondatrice. Le voyageur est formé par son errance et ses choix d’orientation. Il est une école de la liberté. Dans la tradition kabbalistique reprise par les alchimistes, le labyrinthe remplit une fonction magique. Il serait l’un des secrets attribués à Salomon et est défini comme le « travail entier de l’Oeuvre ». Le parcourir signifie affronter les innombrables détours intérieurs de ses émotions et apprivoiser son intuition pure. Le Centre du labyrinthe reste mystérieux et s’enrichit des aspirations propres à chacun. Léonard de Vinci le saisit comme la combinaison de la spirale et de la tresse qui exprime l’infini. La géométrie labyrinthique est sacrée et renvoie à des nombres irrationnels et symboliques. La division de l’édifice en quatre secteurs suggère par exemple les croix chrétiennes ou druidiques. Elle rappelle aussi les quatre saisons, les quatre éléments et les quatre points cardinaux. Sur le plateau du jeu de l’Oie, le labyrinthe est une représentation miniature de la vie et des règles qui la régissent. Une partie revêt une dimension pédagogique. Le labyrinthe s’insinue dans le quotidien et l’inconscient individuel. Il refait parfois surface à l’occasion d’un rêve et est généralement interprété comme l’annonce d’une révélation. Il est vraisemblable que le dédale n’ait pas fini de se livrer. Son sens caché est peut-être enfoui dans l’homme. La solution se trouve alors dans une aventure intérieure à condition d’accepter de se perdre.

Labyrinthe Intérieur

En éveillant et exaltant de nombreuses émotions, le dédale est un révélateur de l’être humain. La poésie s’intéresse à l’écho psychologique qu’il trouve chez l’homme. Goethe pense que « ce qu’un homme ne sait pas ou ce dont il n’a aucune idée se promène dans la nuit à travers le labyrinthe de l’esprit ». La littérature de science-fiction porte un regard sur le labyrinthe à travers le prisme du fantastique. La construction antique est transformée en un objet ésotérique qui sert directement l’intrigue. Robert Silverberg met en scène un homme reclus dans un dédale dans L’homme dans le labyrinthe. Son personnage connaît les moindres recoins et dangers de cette structure qui matérialise son désarroi intérieur. Lewis Carroll compose un monde merveilleux dans Alice au pays des merveilles où le labyrinthe est la manifestation ultime des pérégrinations de son héroïne. Il fait aussi le lien entre l’imaginaire d’Alice et son retour à la réalité. Aujourd’hui, le cinéma poursuit le décorticage du labyrinthe. Pour Stanley Kubrick, il constitue une réelle obsession. Il dépasse le décor d’une séquence pour faire reposer sur lui la trame narrative. Le récit de Kubrick est labyrinthique et ses personnages repassent par les mêmes lieux et les mêmes étapes. Ce rituel laborieux leur apporte des perspectives nouvelles et de la lucidité. Alex refait le même trajet dans la deuxième partie d’Orange Mécanique mais son point de vue s’est modifié. Il est passé du statut de bourreau à celui de victime. Dans Shinning inspiré du roman de Stephen King, la course-poursuite finale dans le labyrinthe place Jack Nicholson face à son égarement intérieur. Les longs couloirs de l’hôtel Overlook sont le lieu de l’errance physique et mentale d’un personnage rattrapé inexorablement par sa folie. Le labyrinthe fascine Kubrick qui le compare volontiers au cerveau humain. Il explique : « ma passion envers les labyrinthes vient de ma façon de toute ramener à la structure du cerveau dont les dédales restent parfois insondables tout comme ce qui pousse certains individus vers leur perte ». Pour les personnages de Cube de Vincenzo Natali, le labyrinthe-prison peut être compris comme une métaphore du combat difficile et perpétuel qu’est l’existence. Les choix sont inévitables et déterminants. Personne n’est à l’abris de l’erreur qui peut parfois avoir de lourdes conséquences. Le cube est le théâtre unique d’un parcours physique transcendé par le parcours intellectuel. S’échapper signifie trouver une solution à un problème posé en se découvrant une compétence précise pour y parvenir. La vie est peut-être un labyrinthe pour chacun de nous. Dans ce cas il nous reste à trouver nos propres armes pour en sortir. Le conseil de Cube est à prendre ou à laisser. Ne cherchez pas une raison, cherchez une issue.

Histoire

« Jadis, dans la Crète montagneuse, le labyrinthe déroulait entre ses murs aveugles, les entrelacements de ses chemins et la ruse de ses mille détours, si bien qu’aucun signe ne permettait à l’égaré de reconnaître son erreur ni de revenir sur ses pas. ». Virgile donne à son époque une définition intemporelle du labyrinthe. Lieu du mystère, de la dévotion ou du jeu, le dédale est la caricature des sociétés et des temps qu’il traverse depuis l’Antiquité.

Existe-t-il de construction plus énigmatique que le labyrinthe ? Cet édifice millénaire qui se caractérise par son infinité de longs corridors et de chambres fascine autant qu’il intrigue. Les tracés d’une complexité souvent hermétique témoignent d’une volonté inquiétante d’égarer l’explorateur. Empreinte sur les parois de certaines grottes préhistoriques, le labyrinthe doit sa postérité à quatre constructions antiques mentionnées dans l’histoire. L’un d’eux était érigé sur l’île grecque de Lemnos et soutenu par des colonnes d’une grande beauté. Un autre avait été édifié comme tombeau pour Porsenna, roi d’Etrurie et ses successeurs. Les labyrinthes d’Egypte et de Crète demeurent les deux plus remarquables. Ces bijoux d’architecture ont simultanément institué l’universalité culturelle et la légende de ce monument. Construit par le pharaon Aménemhet III, le labyrinthe d’Egypte était composé de douze palais et de trois mille pièces communiquant entre eux. L’entrée unique et les innombrables murs sculptés empêchaient les visiteurs de retrouver la sortie sans l’aide d’un guide. Le labyrinthe de Crète ou de Gortyne, créé par l’architecte Dédale sur ordre du roi Minos, est indissociable de la mythologie grecque. Les mythes du Minotaure et d’Icare ont entretenu le doute sur son existence jusqu’en 1900. L’archéologue Sir Arthur Evans attesta que la construction légendaire était le palais de Cnossos. Les fouilles révélèrent une demeure aux passages étroits et sinueux dont le parcours était sans doute sécurisé par l’installation d’un fil d’Ariane. Le folklore mondial s’est approprié le labyrinthe et l’a présenté comme le théâtre d’évènements épiques. Une théorie établit même une corrélation entre ces constructions et le mythe de l’Atlantide. Les impressions de cette géométrie originale sur les rochers de part et d’autre de l’Atlantique donnent droit de citer à cette thèse. Le glyphe retrouvé à Mogor en Galice fait office d’indice matérielle. Certains y voient le souvenir caché du plan atlante au milieu duquel le temple de Poséidon ne pouvait être atteint qu’après de nombreux détours imposés par la triple enceinte. La hiérarchie concentrique et les fortifications circulaires de la capitale de l’Atlantide évoquent immédiatement la figure labyrinthique.

Au Moyen-Âge, l’église occulte le sens païen du labyrinthe et lui confère une dimension religieuse. Elle substitue progressivement l’image du Christ à celle du Minotaure dans les lieux de culte. Gravé sur le pavé des cathédrales, la présence du labyrinthe annonce quelque chose de précieux et de sacré. Il est parfois la signature des architectes et des confréries initiatiques. Le pèlerin le remonte à genoux jusqu’au centre. Ce rituel symbolise un voyage spirituel et purificateur. Les allés retours qui précèdent l’accession au centre incarnent les retours sur soi. Ils favorisent une issue en communion avec Dieu. Les labyrinthes ont fini par être détruits car ils représentaient une concession impardonnable au paganisme. Aujourd’hui, quelques rares impressions ont réussi à traverser les époques. En France, les labyrinthes de Chartres, d’Amiens ou de Guingamp sont loin d’être des reliques silencieuses d’un autre temps. Ils inspirent toujours autant d’admiration et d’interrogations. Le dédale de la cathédrale de Chartres, aussi connu sous le nom de Chemin de Jérusalem, est l’un des plus grands. Sa singularité réside dans le reflet de la rosace du vitrail en son centre. La spécificité du labyrinthe ne se résume pas à sa forme ni à sa fonction religieuse ou militaire quand il recèle des trésors. Sa localisation n’est pas aléatoire. Les labyrinthes d’église indiquent généralement des points de convergence de forces telluriques. A d’autres époques, d’autres mœurs, les Italiens transposent le labyrinthe dans les jardins au seizième siècle. La vocation religieuse est oubliée au profit d’une définition ludique. Le dédale devient une véritable ère de jeu. Son entrée remarquée dans les parcs d’attraction en fait un atout touristico-commercial étudié de très près. On dénombre en France une douzaine de labyrinthes de haies. Le concept se décline sur les plateaux du jeu de l’oie pour les plus petits. Les allergiques à l’air pur ont même leur version plus moderne sur cédéroms et dans les jeux vidéos. Les lignes entrelacées du labyrinthe ont une longue ligne de vie.

Nathalie Rebatet